Graffiti de Résistants. Sur les murs du fort de Romainville, 1940-1944.

Les Archives départementales ont mené une étude historique sur les graffiti du camp d’internement allemand du fort de Romainville aux Lilas. Un ouvrage vient de paraître aux éditions Libel en partenariat avec le Département de la Seine-Saint-Denis, co-écrit par Thomas Fontaine, Sylvie Zaidman et Joël Clesse.

Vue aérienne du fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas. 11 Août 1944. (cote 87Fi/ 18) AD93. {JPEG}Vue aérienne du fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas. 11 Août 1944. (cote 87Fi/ 18) AD93.

Un ouvrage défensif se cache dans la verdure, au sommet de la colline qui domine la proche banlieue nord-est : le fort de Romainville, situé sur la commune des Lilas. Dans cette enceinte du XIXe siècle transformée en camp d’internement allemand durant la seconde guerre mondiale, 7000 résistants furent emprisonnés. La plupart furent déportés et plus de 200 exécutés. Il reste des traces infimes du passage de ces hommes et de ces femmes dans les lieux, notamment sur les murs de la casemate n°17 où l’on peut encore lire – mais pour combien de temps ?– quelques mots tracés au crayon.

Graffiti laissés par un groupe de femmes, résistantes communistes : Jeanne Chauviré, Andrée Bonnavita, Norma Nicoletti, Eugénie (Yvonne) Fournier. Arrivées de la prison de Rennes et internées à Romainville le 6 avril 1944, elles sont déportées le 18 à Ravensbrück.  Photo E. Jacquot / AD93. {JPEG}Graffiti laissés par un groupe de femmes, résistantes communistes : Jeanne Chauviré, Andrée Bonnavita, Norma Nicoletti, Eugénie (Yvonne) Fournier. Arrivées de la prison de Rennes et internées à Romainville le 6 avril 1944, elles sont déportées le 18 à Ravensbrück. Photo E. Jacquot / AD93.

Des traces sur les murs

Le livre est consacré aux graffiti de détention, une trace exceptionnelle et rare. En effet, si l’on sait que les prisonniers en général, et les résistants internés pendant l’Occupation en particulier, ont laissé d’innombrables traces de leurs passages dans les divers camps et prisons, bien peu sont encore visibles aujourd’hui. Les 135 graffiti relevés dans la casemate n°17 du fort de Romainville en sont d’autant plus précieux. Ils livrent bien peu de choses : un nom, une date et un lieu d’arrestation. Mais ce sont des indices essentiels qui ont permis d’identifier, en croisant d’autres sources, 53 individus dont le livre retrace l’histoire. Chaque graffiti identifié a été documenté pour rendre un nom à son auteur et retrouver son histoire. Le travail scientifique a été mené en dépouillant les archives, mais aussi en s’intéressant au bâti, à l’histoire des espaces du fort. C’est ainsi une documentation singulière, inscrite dans la pierre et dans le mortier, qui est venue compléter les sources traditionnelles.

Graffiti laissé par Armand Dutreix en juin 1943. Ce résistant de l’Armée secrète (AS) de la Haute-Vienne est fusillé comme otage au Mont-Valérien le 2 octobre 1943. Photo E. Jacquot / AD93. {JPEG}Graffiti laissé par Armand Dutreix en juin 1943. Ce résistant de l’Armée secrète (AS) de la Haute-Vienne est fusillé comme otage au Mont-Valérien le 2 octobre 1943. Photo E. Jacquot / AD93.

Une visite historique

Le travail scientifique de contextualisation des graffiti se traduit par le renouvellement de l’histoire des lieux. Le lecteur est convié à une visite du fort, étayée par les sources. Ainsi, se déroule un parcours à la fois thématique et historique, qui permet d’entrer dans l’enceinte et de suivre le trajet des prisonniers dans ce camp d’internement allemand, de l’arrivée et de leur inscription sur le registre des détenus jusqu’aux casemates. On comprend alors l’adaptation des usages du fort de Romainville par l’Occupant en fonction des évolutions de la politique répressive. D’abord camp d’internement pour étrangers, ensuite « réserve d’otages » de la région parisienne de détenus fusillés au Mont-Valérien, le fort devient l’annexe du camp de Compiègne d’où partaient les convois vers les camps de concentration du Reich. En 1944, il est le point de départ vers la déportation des femmes arrêtées en France. Un tiers des détenus du fort de Romainville, hommes et femmes, ne revient pas de déportation.

Fernand Dalaine laisse ce graffiti sur le mur de la casemate n°17 en 1943. Radio au sein du réseau Dastard, il est arrêté à Héricy-sur-Seine en Seine-et-Marne. Arrivé au fort de Romainville en novembre 1942, il est déporté dans un convoi de détenus classés "NN" le 16 août 1943. Il décède à Nordhausen en avril 1945. Photo E. Jacquot / AD93. {JPEG}Fernand Dalaine laisse ce graffiti sur le mur de la casemate n°17 en 1943. Radio au sein du réseau Dastard, il est arrêté à Héricy-sur-Seine en Seine-et-Marne. Arrivé au fort de Romainville en novembre 1942, il est déporté dans un convoi de détenus classés "NN" le 16 août 1943. Il décède à Nordhausen en avril 1945. Photo E. Jacquot / AD93.

Traces sensibles, traces fragiles

Les graffiti tracés par les résistants mettent directement en contact le public actuel et l’individu qui a laissé un message pour qu’un jour, on sache qu’il fut emprisonné en ce lieu. Ces inscriptions, émouvantes malgré leur sobriété, permettent d’aborder l’histoire de la seconde guerre mondiale à partir du parcours de personnes identifiées, dont on peut retracer la vie grâce à des photographies et d’autres documents. Elles permettent de redimensionner le conflit mondial à l’échelle locale, celle d’un lieu précis, voire d’une personne. A l’inverse, en déroulant l’histoire des auteurs des graffiti, on peut saisir la complexité de la répression allemande. Les graffiti sont dès lors un média particulièrement utile à l’enseignement de cette période. Mais ces messages fragiles sont menacés par le temps. C’est pourquoi les Archives départementales ont mené une campagne photographique pour éviter que ne se perdent tout à fait les graffiti des résistants en conservant, grâce aux images, la trace de la trace.

Sylvie Zaidman
Thomas Fontaine
Joël Clesse



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Graffiti de résistants. Sur les murs du fort de Romainville, 1940-1944. Editions Libel, Lyon, 2012, 160 p.