La mort de Marie Leczinska (220 J 16/3)

Cérémonial et liturgie des funérailles à l’abbaye de Saint-Denis.

 Présentation

Cérémonial des obsèques de Marie Leczinscka, 1<sup class="typo_exposants">er</sup> cahier, 1<sup class="typo_exposants">re</sup> page (220 J 16/3, © AD93) {JPEG}Cérémonial des obsèques de Marie Leczinscka, 1er cahier, 1re page (220 J 16/3, © AD93)Nous est parvenue une relation des funérailles de Marie Leczinska rédigée par le cérémoniaire de l’abbaye en cent cinquante pages réparties en trois cahiers.
Elle a échappé aux destructions et aux pertes des archives de la vie liturgique et spirituelle des religieux. C’est avec bonheur que quelques-uns de ces documents ont été retrouvés dans le fonds des archives du chapitre impérial, royal et national de Saint-Denis conservées à la basilique cathédrale. Elles sont dès lors déposées ainsi que la bibliothèque capitulaire aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis ; elles ont reçu la cote 220 J.
L’inventaire de ces sources ainsi que le catalogue de la bibliothèque ont fait l’objet d’un ouvrage publié par les Archives départementales en 2006. Le récit coté 220 J 16/3 est structuré en paragraphes mais il est dépourvu d’une table des matières. L’écriture est naturellement aisée, élégante et ne comporte que de rares ratures.
Le cérémoniaire, tel un chroniqueur, maîtrise parfaitement sa rédaction. Il est un excellent observateur car il est responsable au nom de la communauté des religieux, du bon déroulement de la liturgie funèbre en relation avec les exigences du cérémonial royal.

 Commentaire

Nous lisons un texte vivant qui nous introduit dans la vie de la Cour avec les interventions suivies des officiers de la Maison du roi et de la Maison de la reine. De grands honneurs sont rendus à la reine, de Louis XV son époux, aux trois ordres de la société ; les gens du commun viennent nombreux, curieux ou obligés, tels les deux cents pauvres qui assistent à la messe des funérailles.
Un grand nombre de maîtres et d’ouvriers - tendeurs ou tapissiers, charpentiers, serruriers, menuisiers, occupent l’abbatiale, les cours de l’abbaye, les rues de la ville et la grille de la porte de Paris pour tendre les ornements de deuil, construire des baraques et des tentes pour les vestiaires, les cuisines, les salles à manger. Les cuisiniers, les gens de service loués, s’affairent aussi. Un détachement du corps des pompiers de Paris veille à la sécurité de l’abbatiale. De plus, en prévision de l’affluence pendant plusieurs semaines, l’officier de la prévôté de l’Hôtel fait la police conjointement avec le procureur fiscal du bailliage de Saint-Denis ; ils contrôlent les poids et mesures et ils fixent le prix du pain et de la viande.
Les notables de la ville logent plusieurs personnes de l’entourage de la reine et des tentes sont dressées dans les jardins de ces maisons.
Toute une ville éphémère est bâtie dans les temps requis. L’administration des Menus plaisirs est parfaitement adaptée.
Le cérémoniaire de l’abbaye est l’interlocuteur naturel du Grand maître des cérémonies, des officiers du roi et de la reine et des prélats qui officient. À plusieurs reprises la relation fait état de la tradition dans l’organisation des cérémonies mais aussi des archives du cérémoniaire. Tout événement lié au service de la monarchie est relaté minutieusement.
Le texte laisse percevoir les sentiments de curiosité devant tant de solennités, de respect, de tristesse et de fidélité à la reine défunte.

La reine meurt le 24 juin à Versailles.
La ville de Saint-Denis vit au rythme des si nombreuses volées de toutes les grosses cloches de l’abbaye entre le 25 juin et le 19 septembre 1768. La célébration des messes, des vêpres et des prières s’enchaîne sans interruption pendant quatre-vingt sept jours.
Les funérailles se structurent en plusieurs séquences.

  • 25 juin 1768, premier service solennel célébré à l’initiative de l’abbaye, comme il est d’usage,
  • 3 juillet, réception du corps embaumé, des entrailles et du cœur de la reine ; dépôt dans le chevet pendant 40 jours,
  • 10 août, dépôt du cœur dans la chapelle Saint Eustache,
  • 11 août, messe solennelle des funérailles, puis inhumation dans le caveau des Bourbons,
  • 19 septembre, après un office, le Premier aumônier accompagne le cœur de la reine qui, selon sa volonté, doit être inhumé à Notre-Dame de Bonsecours à Nancy, auprès de son père, le roi Stanislas, duc de Lorraine et de sa mère Catherine Opalinska.

Cérémonial des obsèques de Marie Leczinscka, 3<sup class="typo_exposants">e</sup> cahier, 2<sup class="typo_exposants">e</sup> page (220 J 16/3, © AD93) {JPEG}Cérémonial des obsèques de Marie Leczinscka, 3e cahier, 2e page (220 J 16/3, © AD93)Le récit nous fait participer à la vie monastique de l’abbaye royale, à la tête de laquelle il n’y a plus d’abbé, mais un prieur depuis que Louis XIV en a transféré les revenus à la Maison royale de Saint Louis à Saint-Cyr en 1686.
L’abbaye compte en 1768 plus de soixante-dix moines dont de jeunes religieux, est-il noté.
La beauté du mobilier et de quelques objets précieux est soulignée. Les funérailles de Marie Leczinska sont certainement une des dernières cérémonies fastueuses où sont évoquées les portes de bronze - elles seront démontées en 1771 puis fondues vingt ans plus tard -, la croix processionnelle de Charles le Chauve, l’autel d’or offert par le même empereur, l’autel des reliques de saint Denis et de ses compagnons orné de deux tableaux, l’un au-dessus de l’autel et l’autre au revers, sans oublier les grandes orgues et le jubé.
L’habillage de l’abbatiale, nef, chœur et chevet, et d’une partie du cloître, par des tentures de drap, des lez de velours, des armoiries suspendues, suggèrent une pompe grandiose mais sans nul doute étouffante par cette couleur noire qui enveloppe les murs obturant les grands vitraux, et qui recouvre le sol.
L’installation des sièges, leur emplacement, le cheminement des personnes - clergé, religieux, famille royale, la cour et les corps constitués - sont précisés par rapport aux stalles, au jubé, aux tombeaux et à la représentation de Louis XIV – faux cercueil surmonté d’un catafalque – toujours présente dans le chœur. Le triple cercueil du corps du roi est inhumé dans le caveau des cérémonies.
La description des différents lieux de l’abbaye, y compris ceux de l’hôtellerie, la mention du parvis clos, des prairies dans l’enclos monastique constituent un bon témoignage, comme les mentions détaillant la topographie de la ville, de ses abords et de la route qui mène de Versailles à Saint-Denis par la porte Maillot et Saint-Ouen.
Le cérémoniaire s’attarde à noter les marques de deuil sur les vêtements que portent les princes et les princesses, les officiers de la Maison de la reine, du roi et des hérauts d’armes, des mousquetaires et des chevau-légers de la garde du roi, des gardes du corps, des Cent Suisses, des gardes françaises. Il y a tout une codification du deuil.

La procession nocturne du 3 juillet à partir de deux heures du matin, qui se met en marche pour accueillir le corps de la reine évoque un tableau. En tête les R. R. Récollets ayant leur croix à leur tête, puis les sept croix des sept paroisses de la ville, ensuite un très grand nombre d’hommes revêtus de soutanes et de surplis parmi lesquels tous les chantres des sept paroisses, puis les vicaire et chapelain de saint Marcel, les curés chacun suivant son rang, puis les chanoines de saint Paul ayant leur croix à leur tête. Viennent ensuite les religieux : les deux suisses, les deux bedeaux, le voyer, deux religieux en tunique (dalmatique) portant un bénitier d’argent, deux religieux en tunique portant chacun un encensoir d’argent, trois religieux en tunique dont l’un porte la grande croix d’or de Charles le Chauve, et les deux autres un chandelier d’argent, six religieux en tunique, quarante-huit religieux en chape de velours noir, cinq chantres revêtus de l’ornement de Louis XIV, six religieux prêtres, le RP prieur en étole et en chape au milieu de son diacre et de son sous-diacre, le caudataire, puis le bailliage de Saint-Denis, le corps de ville, le gouverneur de Saint-Denis, le lieutenant du roi. Une foule immense suit.
Le chant des psaumes et des hymnes est indiqué minutieusement ; la responsabilité en revient aux cinq chantres de l’abbaye. La musique de la Chambre et de la Chapelle du roi, soit cent vingt musiciens, joue pour la messe des funérailles sous la direction de Blanchard, maître de musique de sa Chapelle. Le grand orgue est muet, drapé de deuil.

Citons le nombre des membres des grands corps du royaume présents le 11 août dans l’abbatiale, d’après le décompte des couverts mis pour le dîner offert par le roi. Les évêques, officiants et prédicateurs, officiers des cérémonies sont au nombre de trente, le clergé est au nombre de quarante, le parlement de quatre-vingts, la chambre des comptes de soixante, la cour des aides de quarante. L’université, la cour des monnaies, le châtelet, la ville et l’élection de Paris comptent chacun vingt membres.
Le dauphin et ses frères, les comtes de Provence et d’Artois, leurs tantes, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie assistent aux funérailles le 11 août. L’absence de Madame Louise semble inexpliquée ; elle n’entre au Carmel de Saint-Denis que deux ans plus tard, en 1770. Le roi n’assiste pas aux funérailles. Il ne vient à Saint-Denis que défunt.

 Conclusion

Ce document telle une chronique ou un reportage ne peut rester inconnu des modernistes, des archéologues, et des liturgistes.
La fragilité du support milite en faveur de sa numérisation afin d’en faciliter la communication.

Brigitte Lainé
Conservateur honoraire du patrimoine
Septembre 2012